La substance rêveuse

Une poignée d’argile est pétrie “d’une main rêveuse”. Cette main est distraite, sans intention, sans projet : une main absente. Il semble alors que cette argile livrée à elle-même, argile qui s’anime et se déforme, rêve à son tour et que les êtres étranges qui affleurent à sa surface soient le produit de cette rêverie…

blaireau

Personnage en habit de moine (blaireau); travertin de Sienne, h=70cm; 1996

(…) À l’origine de ces sculptures se trouvent des Esquisses en terre, très vagues, presque informes. (…)

Dessin d'Esquisse 3

Personnage en habit de moine (blaireau) crayon sur papier, 30x24cm, 1990

(…) Si la main qui a modelé ces Esquisses avait été volontaire, laborieuse, les points qui forment leur surface auraient été animés, orientés par ses intentions, et même si celles-ci étaient encore indécises, il aurait déjà fallu parler d’une écriture – une écriture dont ces Esquisses auraient été les ébauches. Mais s’agissant d’une main rêveuse, c’est à dire d’une main abandonnée, inattentive, une main sans objet, ne doit-on pas considérer ces Esquisses comme traces du monde lui-même, dans ce qu’il a d’irréversible, d’unique, d’inattendu ?

Plâtre 2

Personnage en habit de moine (blaireau);  plâtre, h= 40cm; 1991

(…) Qui sont ces personnages ? que sont ces personnages ?

Chacune des chambres du labyrinthe se présente comme un cube comportant quatre ouvertures.

Les parois de ces chambres sont formées par des parallélépipèdes à la fois translucides et massifs …

(…) L’abîme obscur que chacun d’eux porte en lui, et qui rayonne autour de lui, est sa vérité. Non pas comme le vrai s’oppose au faux mais comme il s’oppose au simulé, et parce qu’il porte encore l’empreinte d’une origine enfouie, précieuse. Vérité non pas comme qualité de ce qui est logiquement vrai, mais comme qualité de ce qui jaillit, ou sourd, et témoigne d’une force souterraine, d’une réserve inaccessible, et par conséquent, puisque rien de ce qui est précieux n’est infini, qualité de ce qui s’use et se consume, s’épuise.

dont l’emboîtement détermine des patios,  ouvrant chacun sur quatre chambres. 

(…) Mais cet obscur secret, qui n’est pas inépuisable et d’où jaillit la claire vérité, prend sa force précisément dans ce qu’il a d’obscur et de secret, d’inexplicable. C’est pourquoi la vérité, outre qu’elle est jaillissante et vouée à l’épuisement, semble aussi toujours étrange.

Ici, avec dix chambres et deux patios

(…) Ainsi, la main laborieuse échoue à retrouver l’Esquisse. Pourtant, à force de frôler cette vérité fugace elle finit par circonscrire un espace à l’intérieur duquel celle-ci soit, non pas enfermée, mais accueillie, invoquée. Peu à peu, à chaque Esquisse elle dédie un abri.

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(…) Chacune des chambres forme une bifurcation, conduisant à deux autres chambres. À intervalles réguliers s’y forment des patios. Chacun communique avec quatre chambres distinctes.

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(…) Chaque destin déroule un fil, chaque visiteur cherche son Minotaure. Mais celui-ci est éclaté en mille fragments… L’errance de l’un parviendra-t-elle à recomposer une image de l’autre ?

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(…) Si cette vaste pyramide, à l’instar des échafaudages hermétiques de la Renaissance, n’est autre qu’une structure mentale, une structure de mémoire, à quel mystérieux personnage appartient-elle ? Si – par impossible – elle pouvait être réalisée dans toute son étendue, et si un visiteur hypothétique avait le temps et la patience d’en arpenter entièrement la base (mais pour traverser cet espace infini, ne lui faudrait-il pas se déplacer à la vitesse de l’éclair ?), alors toutes ces ombres, tous ces spectres se superposant dans son esprit ne finiraient-ils pas par y recomposer la souvenir de leur lumière originelle, et ne finirait-il pas lui-même par ressembler à ce personnage, par se confondre avec lui ?

La foudre gouverne toutes les choses. Toutes les choses éparses, traversées par la foudre, illuminées par elle, se rassemblent pour un instant.

Textes, dessins et photographies extraits de “La main rêveuse et la main laborieuse”, in “La foudre gouverne toutes les choses”, Christophe Loyer éditions Mitteleuropa 1997; textes et dessins Christophe Loyer, photographies Jacqueline Salmon. Le labyrinthe LA FOUDRE GOUVERNE TOUTES LES CHOSES était installée dans les anciens abattoirs de la Ville de Schiltigheim; tissu non tissé, bois, pierre, argile, bronze; 19mx11mx3m; 1997.